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STAYER FRANCE  :  100 % demi-fond et derny - depuis 2005 au service du demi-fond et du derny

STAYER FRANCE : 100 % demi-fond et derny - depuis 2005 au service du demi-fond et du derny

STAYER FRANCE ex-STAYER FR est le blog du demi-fond et de l'association FRANCE DEMI-FOND. adresse mèl : fddf@dbmail.com page Facebook : @VANWOORDEN21

Publié le par Oscar de Ramassage
Publié dans : #PALMARES CHAMPIONNAT DU MONDE
BERNARD DECONINCK DU BONHEUR AUX LARMES

 

C'est avec une grande tristesse que je viens d'apprendre par sa famille le décès, survenu le  mardi 14 Avril 2020, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, de Bernard Deconinck.

 Par une incroyable coïncidence, j'avais remis en ligne la veille de cette triste journée  son  portrait,  augmenté d'une étude complète de ce championnat du Monde 1959 qui le rendit si malheureux.  

Hommage donc à ce grand coureur, grand stayer si prometteur, dont de tristes manoeuvres ont empêché l'épanouissement.

 Je peux témoigner que c'était un charmant compagnon, un homme affable, intègre et d'une grande humilité.

La réalisation de son interview pour mon blog restera un beau souvenir.

Reposes en paix Bernard.

R.E.P. 

 

Amsterdam. Bernard Deconinck entre Albert Bouvet et Roger Rivière

 

Olympic Stadion  d’ Amsterdam, soirée du Jeudi 13 Août  1959... Le championnat du Monde des stayers amateurs touche à sa fin.

 Peu de temps avant, dès 19 h 30, les demi-finales et la finale du  tournoi de poursuite se sont déroulées…  Nul ne peut imaginer ce soir là que Roger Rivière, éblouissant vainqueur, vient de décrocher là, face au tenace  Albert Bouvet,  son dernier titre de champion du monde… 

Sur l'immense piste -  lors des attaques, les équipages se retrouvent parfois à quatre de front !  -  du vélodrome, dont les tribunes sont  pleines à craquer ( soixante-six mille spectateurs, excusez du peu !) les stayers  vont bientôt  achever  la ronde pétaradante… 

Le public hollandais  attend avec confiance l’apothéose que doit constituer la victoire du « local »,  le blond  et robuste Arie Van Houwelingen. Pensez donc : il ne reste plus que dix minutes à courir (la finale se dispute sur une heure pleine),  et il semble bien qu’il ne puisse plus   maintenant être battu… Vainqueur de sa manche qualificative, il   roule dans  cette  finale depuis une bonne cinquantaine de minutes à plus de 80 km./h  de moyenne  vers un  sacre  annoncé… A deux  tours de piste trois-quart du coureur néerlandais, le Français Bernard Deconinck,  vainqueur lui aussi de sa  série, peut   raisonnablement escompter que la deuxième place viendra récompenser ses méritoires  efforts. D’ailleurs, le troisième, le tenant du titre, l’Allemand de l’Est Meister est à sept tours et des poussières : les trois places du podium sont « faites », pour ainsi dire… 

Quand on songe  que pour Bernard Deconinck, il s’agit seulement là de sa sixième course derrière moto !  Dans le sillage du « maître à entraîner » qu’est Hugo Lorenzetti, il a jusque-là  accompli une course superbe, autrement plus compliquée que celle de celui qui le précède ! Car il lui a fallu venir à bout de la résistance (à la limite de l’obstruction) des deux autres coureurs hollandais, Buis et Van Der Meulen,  qui,  sur le coup, ont  joué le jeu d’équipe avec Van Houwelingen, cela n’a échappé à aucun des observateurs sur place. Et, comme si ce n’était pas encore assez,  il a dû se défaire en outre des attaques du tenant du titre, l’ Allemand de l’Est Meister. Oui, cette deuxième place, décidemment, il ne l’aura  certes pas volée…

Et puis soudain, le scénario va se déliter  en quelques secondes. Car une sourde rumeur enfle dans le vélodrome :  six minutes avant la fin de la course,  la moto de Fritz Wiersma, l’ entraîneur d’ Arie Van Houwelingen, décélère inexorablement… Illico, son coureur, derrière, comprend qu’un petit drame est en train de se nouer : c'est la panne d’essence dans toute son absurdité !

Selon  le règlement, l’entraîneur dispose de trois tours de piste - soit ici à Amsterdam de près d’un kilomètre et demi - pour se remettre en course et entraîner à  nouveau son coureur. Le règlement autorise le changement d’entraîneur, mais alors le coureur écope d’une pénalité d’un tour ! Et Arie Van Houwelingen roule désormais seul sur l’anneau, car l’entraîneur de substitution tarde à entrer en piste !  

Hugo Lorenzetti a immédiatement compris le parti à  prendre dans cette situation : par gestes véhéments, il fait comprendre à son poulain qu’il  est désormais en tête, et dès lors accélère frénétiquement le train. Car sur ce coup du sort, finies les positions acquises !  Et tout cela se déroule sous les yeux d’une foule désormais debout, qui, comme frappée de stupeur,  comprend que le maillot de champion  du Monde est en train de changer d’épaules, tout simplement !  

Le « tandem » français « pousse  les feux ». Cela fait plus de deux  tours maintenant que le stayer hollandais tourne seul,  attendant désespérément son pacemaker... Ouf ! Juste avant la limite des trois tours de neutralisation autorisés,  l’entraîneur de rechange    arrive enfin, mais dans un costume grossi, (pas règlementaire donc). Il aspire enfin dans son sillage un Van Houwelingen rageur. Ce ne sera que  quelques tours plus tard  que le stayer hollandais  pourra reprendre, «  à la volée », le sillage de son entraîneur d’origine, Fritz Wiersma !  A partir de ce moment, la chasse devient paroxystique, le duo Lorenztti-Deconinck n'ayant pas demandé son reste et roulant quant à lui plein gaz !

La rage au cœur, l’équipage Wiersma-Van Houwelingen enfin  reconstituée revient sur les deux français, et tente illico de les déloger de la position de tête  au moyen d’une attaque désespérée. Mais halte là, ça ne passe pas !  Et au terme de cet ultime assaut, (engagé dans le dernier tour,  cardiaques s’abstenir !)   ce sont les deux  français  qui coupent la ligne d’arrivée en tête  : Bernard Deconinck est champion du monde des stayers !!! Et fort justement, les commissaires font rien moins que leur travail et donnent le classement : 1er Deconinck,  2è Van Houwelingen. Le jeune Français est alors entouré par la délégation française en liesse, et Robert Chapatte, (pour les plus jeunes, il aura  été, après une belle  carrière de coureur, le plus fameux journaliste de télévision qui ait jamais servi le cyclisme)  interviewe pour les téléspectateurs le vainqueur au bord de la piste. 

Pourtant, le résultat n’est ni affiché, ni annoncé. C'est que l’on ne tarde pas à  apprendre entre temps que la délégation  hollandaise a  posé réclamation. Il règne dès lors une ambiance particulière dans le vélodrome, et, suivant le camp auquel l’on appartient, elle n’a pas la même qualité. Le temps, dans l’enceinte du vélodrome, semble s’ être suspendu... Et va suivre une période d’atermoiements misérables, d’interminables  palabres, de louches conciliabules en coulisses…

En coulisses justement, il a été porte à la connaissance des membres du Comité d’ Appel,  que Bernard Deconinck  a couru il y a quelques semaines de cela  (plus exactement le 18 Juillet 1959) au Parc des Princes avec des stayers professionnels, à l'occasion de la réunion du Grand Prix du 46è du Tour de France,  au cours de laquelle il a bataillé avec les Varnajo, Timoner (vainqueur ce jour là ), Marsell et consorts, tous "pros" patentés.  Règlementairement,  le Français  n’est donc pas qualifié à courir avec les « purs ».  Objection, votre honneur : Mr Deconinck est bien en possession d’une licence « amateur » délivrée pour la circonstance par la F.F.C. quelques jours avant l’épreuve ! Et puis, il a coupé la ligne le premier, et le Hollandais, si on fait une application exacte des règlements, doit donc être déclaré second.

Mais nous sommes aux Pays-Bas, le vélodrome est plein à craquer d’un public qui ne veut reconnaître qu’un seul champion du monde, l’enfant du pays. Les membres du comité d’appel convoquent Bernard Deconinck. Ils lui proposent le marché suivant : on « oublie » ce pénible incident et on lui laisse le "bénéfice" de sa seconde place. Ainsi, on remet le maillot arc-en-ciel au Batave et on « s’assoit »  ce faisant sur la bourde fédérale…  Et tout le monde est content, non ?

Il y a une demi - heure bientôt que la course est achevée, et la finale des stayers professionnels a déjà débutée…  C’est dans cette  atmosphère décalée, vaguement  irréelle,   que va enfin tomber l’annonce officielle du résultat. Les  haut- parleurs résonnent : …arrive l’annonce en français… :   «  1er Adrie Van Houwelingen  ... 2ème :Bernard Deconinck ».  Le stayer français est abasourdi, son entourage également (?), et il va pleurer à chaudes larmes à l’annonce de ce  verdict…


 

 

 

LE CHAMPIONNAT  DU MONDE AMATEURS  1959 

Bernard Deconinck, floué pour l'éternité

 Dimanche 9 Août 19 h 30 (séries qualificatives), Mardi 11 Août 'repêchage) Jeudi 13 Août (finale) * - AMSTERDAM- vélodrome Olympiastadion - 494.14 m - (ciment)   
 

Séries qualificatives  (les quatre premiers qualifiés pour la finale)

1ère série

  1. Bernard Deconinck (FRA)  - entr. Hugo Lorenzetti - les 50 km en 40´41" 6
  2. Hendrik Buis (P-B)  - entr. Albertus De Graaf - à 460 m
  3. Sergio Honi (ITA) - entr. Bruno Pellizzari - à 2 t 200 m
  4. Lothar Meister I (RDA) - entr. Fritz Erdenberger - à 4 t 400 m
  5. Peter Schindler (RDA) - entr. Horst Aurich - à 6 t 200 m
  6. Claude Uyterrhoeven (BEL) - entr. Bruno Walrave (P-B) - à 8 t 300 m
  7. Béla Kanya (HON) - entr. Jozsef Schmidt - à 10 t 410 m
  8. Stanislas Venclovsky (RTC) -  entr. ... Valansky - à 10 t 492 m

La course : le champion sortant Meister est parti à toute allure et on crut bien qu’il allait dominer tous ses adversaires. Mais Lorenzetti, devenu aussi habile sur les grosses motos que dans Bordeaux-Paris avec le derny, tira son poulain avec souplesse, sans aucun à-coup.

Deconinck prit donc confiance au fil des tours et des minutes. Il attaqua Meister vers le 30ème kilomètre et le passa avec une facilité qui le surprit lui -même. Pendant toute la fin de course il conserva son allure déliée et le succès tant inattendu que ce distingué coureur à lunettes remportât réconciliait bien des gens avec le demi-fond. 

2ème série 

  1. Arie Van Houwelingen (P-B)   - entr.  Frits Wiersma - les 50 km en 39’ 12"
  2. Léon Van der Meulen (P-B)  - entr. Joop Van Roey -     à 1 t 
  3. Jurij Smirnow (URS) - entr.  M.  Zaitsev - à 7 t  11 m
  4. René Van den Berghe (BEL)  - entr. ... Van der Bom (NED) - à 7 t 100 m
  5. Guido De Coster (BEL) - entr. Albertus De Graaf (P-B) à 8 t 300 m
  6. Heïnz Wahl (RDA) - entr. Herbert Schöndorf - à 8 t  400 m
  7. Domenico De Lillo (ITA) - entr. Ribello Jotti (CH) - à 9 t 200 m
  8. Karol Menschy (RTC) - entr. Jan Sulansky - à 18 t 

La course : La seconde série a toutefois démontré qu’il ne fallait pas trop vendre la peau de l’ours avant de l'avoir tué. Un grand hollandais très blond, répondant au nom de Van Houwelingen a tourné sur la piste avec au moins autant de facilité que Deconinck. C’est un garçon qui paraît capable de boucler plus de 80 kilomètres dans l’heure sur cette piste. La Hollande présente un autre atout avec Van der Meulen et Deconinck devra se battre jeudi soir.

Repêchage (les deux premiers qualifiés) Mardi 11 Août (18h 00) *

  1. Peter Schindler (RDA) - entr. Horst Aurich - les  50 km en 41´33"
  2. Claude Uyterrhoeven (BEL) - entr. Bruno Walrave (P-B) - à 1 t 80 m
  3. Heïnz Wahl (RDA) - entr. Herbert Schöndorf - à  1 t   250 m
  4. Guido De Coster (BEL) - entr. Albertus De Graaf (P-B)  à  1 t 270 m
  5. Domenico De Lillo (ITA) - entr. Ribello Jotti (CH)           à  4 t 10 m
  6. Stanislas Venclovsky (RTC) - entr. ... Valansky - à 4 t  300 m
  7. Béla Kanya (HON) - entr. Jozsef Schmidt - à 5 t 280 m
  8. Karol Menschy (RTC) - entr. Jan Sulansky - à 8 t 400 m

La course : Le repêchage du demi-fond amateurs a qualifié l’allemand de l’est Schindler et le belge Uyterrhoeven. L’autre Allemand de l’Est, Wahl aurait dû terminer second derrière Schindler mais il fut stoppé par une crevaison à 20 tours de la fin.

 

FINALE - Jeudi 13 Août à 19h 30 *

  1. 09 Arie Van Houwelingen  (P-B) -  entr. Frits Wiersma - 80,730 km dans l'heure
  2. 08 Bernard Deconinck (FRA) - entr. Hugo Lorenzetti - à 1 t 497 m
  3. 03 Lothar Meister I (RDA) - entr. Fritz Erdenberger - à 7 t 420 m
  4. 01 Hendrik Buis (P-B) - entr.  Albertus De Graaf            à 8 t 130 m
  5. 04 Sergio Honi (ITA) - entr. Bruno Pellizzari                 à 9 t 10 m
  6. 06 Peter Schindler (RDA) - entr. Horst Aurich - à 11 t 210 m
  7. 07 Léon Van der Meulen (P-B) - entr. Joop Van Roey - à 12 t 380 m
  8. 10 René Van den Berghe (BEL) -  entr. ... Van der Bom (NED) - à 13 t 140 m
  9. 02 Claude Uyterrhoeven (BEL) -   entr. Bruno Walrave (P-B) - à 18 t 100 m
  10. 05 Jurij Smirnow (URS) - entr. M. Zaitzev - à 24 t 200 m

* horaires correspondant au début de la réunion


La course : la finale du demi-fond amateurs a été disputée entre les demi-finales et la finale de la poursuite professionnels.      

Arie Van Houwelingen avait d’abord écarté le danger représenté par l’Allemand Meister. A 8 minutes de la fin Van Houwelingen, qui comptait un  tour d’avance, quitta soudain le sillage de sa moto. Crevaison ? Non! L’entraîneur lui criait "je n’ai plus d’essence". Van Houwelingen qui pouvait bénéficier du délai de 3 tours pour reprendre sa place donna des frissons aux spectateurs car Lorenzetti avait fait activer Deconinck. Ce dernier ne put toutefois que se contenter de la seconde place.

Sources :  

  • Première partie (étude François Bonnin) L’ Equipe;  Haarlems Dagblad; Velo Jacobs; Annuario Dello Sporte; Leidsch Courant; Gazette Von Antwerpen
  • Deuxième partie : témoignage interviews de Bernard Deconinck et Jean Court; Miroir-Sprint; Le Miroir des Sports  

 

RETOUR EN ARRIERE…    

Un mois auparavant, Bernard Deconinck  avait, en surclassement, endossé à La Cipale de Vincennes un paletot tricolore riche de promesses. Ce titre de champion de France succédait à celui de champion d’ Ile-de-France, lui aussi remporté à La Cipale. Au cours de la course au titre national, il avait écoeuré ses adversaires, laissant notamment le  tenant du titre, Henri Tomassi, à trois tours et plus  ! Ces deux épreuves, il les  avait remportées avec une telle autorité que la presse de l’époque n’avait pas hésité à évoquer à son sujet les glorieux anciens, en le qualifiant de "futur Lacquehay", rien que ça !  

Toutefois, lorsque, peu de temps après, il apprend qu’avec son compère pistier Claude Ulrich, (Ulrich/Deconinck : une équipe d'américaine redoutée), il est sélectionné pour le championnat du Monde des stayers, il est forcément un peu déboussolé… Tout est allé si vite… Pourtant, à un Ulrich dubitatif, il  dit : «  Personne ne nous connaît… Qu’est -ce qu’on risque ? »  Finalement, Claude Ulrich ne fera pas le déplacement aux Pays-Bas . Il ne fera d’ailleurs jamais plus de demi – fond… 

Et puis, l’ aventure du championnat du Monde se concrétise un peu mieux quand, le 24 Juillet 1959, la F.F.C. lui envoie à lui, le coureur Indépendant,  démarche qu’elle ne sait pas encore être si lourde de conséquences, une licence de stayer amateur à lui retourner signée. Quelques semaines plus tard, il n’y a plus à douter de la réalité de la chose lorsqu'il se rend au rendez-vous donné par Hugo Lorenzetti à son domicile parisien du dix-septième arrondissement. Et l’on  embarque vivement, direction Amsterdam,  dans la Traction Avant Citroën d’ Hugo, cette fameuse traction, (modèle 15/6 je crois bien) sans banquette arrière, à l’intérieur de laquelle   un rail est installé pour fixer la moto, et sur les roues de laquelle les coureurs  posent leur tête pour s’endormir, en guise d’oreiller ! Le temps d’arriver en terre batave, d’accomplir  une sortie sur les routes du pays en compagnie du poursuiteur Marcel Delattre, membre  de la délégation française déjà sur place,  et le jour de la série qualificative arrive…  

Et en ce samedi 8 Août 1959, sur la piste d’ Amsterdam, il va remporter la première manche du tournoi, avec une autorité confondante : le champion du monde de l’année précédente, l’Allemand Meister est proprement « estoqué » par le Français, qui mène sa course avec une maestria que l’on n’attend pas de la part d’un néophyte… Après une telle prestation, chacun pense que tous les espoirs semblent autorisés au stayer français. Même si celui-ci  peut bien se rendre compte  que dans la seconde  manche, le Hollandais Van Houwelingen, dont il suit les évolutions à partir des gradins à l’aide de jumelles, semble être un fameux « client ». L’épilogue de cette triste histoire, vous le connaissez désormais.  

Pourtant, le véritable épilogue, le mot « fin », ce seront les instances fédérales qui l’écriront, avec un sens de l’humour bien involontaire, en réclamant à Bernard Deconinck en Octobre 1959 la licence amateur qu’elle lui a si imprudemment délivrée, et en lui signifiant qu’en qualité d’ Indépendant, il est  désormais autorisé à participer aux épreuves  de demi-fond aux côtés des professionnels avec le maillot de champion de France, et ce pour éviter le « renouvellement de regrettables polémiques… » On en rirait, non ?…  La mésaventure qu’il a vécue  à Amsterdam va durablement affecter notre champion, qui a la vague impression d'avoir été mis en double dans cette affaire… Il honorera bien quelques contrats derrière motos en France et à l’étranger (mais pas aux Pays-Bas, on s’en doute), et dira adieu à jamais au demi-fond  après une ultime apparition aux 6 Jours de Madrid le 2 Avril 1960, épreuve au cours de laquelle selon son propre aveu, il « n’avance pas », contrecoup d’une jaunisse qui l’a affaibli… Le « coup fourré d’ Amsterdam » ne « passera » jamais. Nous pourrions arrêter ici cette triste et fantastique histoire, mais ce serait oublier qu’outre ses talents de stayer, qu’il ne pût, nous l’avons vu, ne mettre en exergue qu’une seule saison,  Bernard Deconinck a été un excellent coureur sur route et un pistard « haut de gamme ». 

Lorsqu’il gagne le 6 Avril 1952 sa toute première course (40 kms en catégorie minimes), le Prix Pierrot à Bagneux, (ville de  la proche  banlieue sud de Paris), dont l’arrivée est jugée sur l’avenue Henri Barbusse, le nom de Deconinck n’est pas sans évoquer quelque chose aux amoureux de cyclisme. Ils se rappellent le vainqueur en 1931 du Critérium International de cross cyclo-pédestre ( l’ancêtre du championnat du Monde de cyclo-cross), Henri Deconinck… C'est qu' Henri Deconinck, dont la carrière de routier fût abrégée par un terrible accident survenu dans le Circuit de l’ Ouest en 1932, a été un champion qui a marqué son époque. A l’évidence, Bernard semble en cette année 1952 marcher sur ses pas. 

Licencié à l’ E.S. Nanterre, club  F.S.G.T., Bernard rafle les bouquets : dix-neuf précisément, en deux saisons, celles de 1952 et 1953. Puis, il rejoint début 1954 les rangs du  club F.F.C. des Bleus de France de Suresnes… Les victoires s’enchaînent… Et le  point d’orgue de la saison  sera sa victoire, le 27 Mai à Strasbourg  dans le Premier Pas  Dunlop.  Pour se qualifier, il s'est classé dans les quatre premiers des éliminatoires départementales, puis régionales… Le jour de la course suprême, l’ascension du Mont Saint Odile ne lui pose pas, à lui le rouleur, trop de problèmes, puisqu’il figure dans le groupe des  six échappés qui peuvent prétendre à la victoire. Et, dans les faubourgs de Strasbourg, il démarre  sur une portion pavée (normal, pour lui, le  descendant de cht’imi né à  Lille), et remporte la victoire devant le futur professionnel Hubert Ferrer, qu’il laisse à six secondes, et cela sous les yeux de Roger Hassenforder et Ferdi Kubler, venus ici en badauds de Metz, où ils honoraient un contrat. 

 

Cette victoire dans ce qui constitue un  véritable championnat de France des débutants, lui ouvre les portes du glorieux Vélo Club de Levallois-Perret… Sous le maillot noir et blanc, cet athlète d’ 1m 75 et 73 kgs , qui porte toujours lunettes,  remporte à dix-neuf ans (il est né le 26 Avril 1936) sa première course au début de la saison 1955 : Paris – Ezy. Quelle rentrée fracassante, et ce dans ce qui constitue la première  "classique" amateur de la saison !    En Juillet de la même année, il finit quatrième du championnat de France de poursuite, éliminé en demi – finale  par un certain… Roger Rivière.  Avec un coureur de ce calibre, le vénérable et glorieux club levalloisien prend illico un coup de jeune, et ce pour la plus grande joie de l’illustre Paul Ruinart, dont on peut oser affirmer que Bernard Deconinck aura été le dernier « grand » coureur. Et dire que le Père Ruinart prétendait dit-on que les coureurs à lunettes ne pouvaient pas faire des champions (pardonnons lui… Il ne pouvait pas savoir qu’un Laurent Fignon remporterait plus de vingt années plus tard deux Tours de France. Par contre, l’exemple du grand sprinter Hollandais  Van Vliet aurait déjà dû le détromper)

1956, c’est l’année des Jeux Olympiques de Melbourne… L’équipe de poursuite olympique du Vélo Club de Levallois, avec laquelle Bernard Deconinck devrait, en bonne logique, faire le voyage en Australie, n’est pas, pour des raisons obscures,  retenue… Mais 1956, c’ est aussi l’année où les « évènements »  d’ Algérie vont devenir « guerre » d’ Algérie. Bernard Deconinck  va effectuer son service militaire au Bourget. Bien sûr, il n’ira pas crapahuter dans les Aurès, mais son activité cycliste va se trouver forcément réduite. Pourtant, dès qu’il peut trouver un moment pour  rouler, c’est vers la piste qu’il se tourne. Car depuis l’année 1955, avec son compère Claude Ulrich (lui aussi coureur du V.C.L et fils de champion, le sprinter Maurice Ulrich), puis avec Bernard Gourdet (coureur du V.C.L. également et avec qui depuis 1955 il constitue une redoutable paire « d’américain ») puis enfin de nouveau avec un Claude Ulrich revenu de son service militaire en Algérie,   il  écume avec bonheur les pistes des vélodromes de  France. 

 

Puis, libéré de ses obligations militaires, aux termes de vingt-neuf (!) mois de service, Bernard Deconinck revient tout naturellement, fin Octobre 1958,  à la piste en qualité d’ « Indépendant », tout en continuant à fréquenter les pelotons sur la route… Sur toutes les pistes de l’ hexagone, les paires Deconinck-Gourdet ou Deconinck-Ulrich  deviennent  incontournables , et côtoient ce faisant les  professionnels les plus illustres. Ils  seront de ceux qui embraseront les dernières soirées du Vél ‘ d’Hiv ‘ avant sa mort programmée. En 1959, c’est sur les conseils de son manager Roger Piel, qu’il va se lancer dans l’aventure du demi-fond… Mais Papa Deconinck met aussitôt le holà : il ne peut chasser de sa mémoire l’affreux accident advenu à son ami Aubert Winssingues, mort sur la piste du vélodrome du Croisée Laroche un quart de siècle auparavant (cf. rubrique «  Dans le Rétro : Aubert Winssingues) Il faudra toute la diplomatie de Roger Piel pour que Bernard   se lance dans la spécialité, avec les succès puis l’infortune que l’on sait.  

La parenthèse demi–fond fermée à jamais, Bernard Deconinck,  qui était depuis deux saisons  licencié à l’ A.P.S.A.P. ( Association des Personnels Sportifs des Administrations Préfectorales) signe en 1961, un bail d’un an avec le C.V. Dyonisien. En 1962, il revient  dans le  giron de la Fédération Travailliste, au sein du club de l’ U.S.E. Gaz puis en 1963 vient grossir les rangs de l’ U.S.M.T. (U.S.  Metro Transports), club qu'il ne quittera qu’à la fin de son activité cycliste, au terme de la saison 1965. Un second épilogue, plus sentimental, sera donné à son parcours de coureur cycliste, lorsqu’il gagnera en 1997 (à plus de 41 de moyenne, s’il vous plait !)  l’épreuve des Gentlemen d'Aubagne, course qu’il avait remportée… quarante-deux années  auparavant, en 1955.  

Routier, Poursuiteur, américain, stayer, toutes disciplines exercées au très haut niveau… 

A l’évidence, Bernard Deconinck a eu une carrière bien remplie. Pourtant, qui peut affirmer que  son parcours aurait été le même,  si,  un certain soir d’ Août 1959, à Amsterdam, sur la piste du Vélodrome Olympique…

EPILOGUE :  Lorsqu'on lui demande quelle image marquante il garde en mémoire de sa carrière de coureur cycliste, Bernard Deconinck  n’est pas long à évoquer  un Circuit de la Demi-Lune, couru en Bretagne sur cent-trente kilomètres à Pontivy en…. 1959. Là, il mesure toute la chance qu’il a de se retrouver aux côtés du grand Fausto Coppi, dont il devine qu’il accomplit une de ses dernières saisons (en fait, ce sera hélas la dernière )  Rouler avec Coppi… Quel privilège ! Un Fausto Coppi qui, même à quarante ans, roule encore sacrément, il peut en témoigner. Et ce jour là, Bernard côtoie dans le peloton, un autre monstre sacré : Jacques  Anquetil. Quel formidable souvenir !

  

PORTRAIT DE BERNARD DECONINCK - suite et fin   

L'interview d' Abel Henry 

 

" Tous les "camions" de la spécialité, les Pasquier, Meuleman ou Laval, me tenaient pour un "entraîneur-poète", un gars plus préoccupé de ne pas encombrer la piste, en "roulant à la cave", plutôt qu'un adversaire prêt à tous les remous pour faire venir son coureur en tête. La vérité pure était que mes coureurs n'avaient jamais eu de stayer que le nom. J'ajoute aussi qu'effectivement je ne tenais pas à prendre des risques pour des clopinettes. Et puis, je l'avoue, je n'étais pas un "camion". Trop distrait, disaient de moi les "papes" de la profession. Ils avaient sans doute raison.  

Bon, voilà que Jean Court et Marcel Jean, l'ancien sprinter, me présentent le fameux Deconinck, licencié à l'A.P.S.A.P., juste deux semaines avant la course au titre. Personne n'avait dû vouloir de lui... Pourtant, ce gaillard solidement charpenté venait de remporter Paris-Ezy, sur la route. " Toujours devant et jamais dans l'abri", m'avait précisé Court, en rigolant. Il avait raison, notre gamin aux gros mollets devait être fâché avec le vent, et il ne songeait qu'à en avaler, le plus possible. Vous voyez un peu le tableau, derrière grosse moto, à soixante-dix à l'heure, à trois bons mètres du rouleau, et il criait encore pour que j'accélère l'allure !

Le jour du championnat national, on est parti en première position, roulant à fond aux balustrades. Je n'avais pas besoin de me casser le cou pour les regarder, les autres, loin en bas de la piste. Mon coureur, pour une fois, avait de la dynamite dans les jambes. Voilà pourquoi on ne m'a pas envoyé au Mondial... Résultat Deconinck a terminé second, et m'a dit au retour qu'on l'avait "mis en double".

 Tu vois petit, le demi-fond mourra de prendre les spectateurs pour des demeurés. Dommage, car on avait fière allure, dans nos costumes de cuir. "

Source : "L'ombre du Grand Prix"  - article de Guy Caput dans Cyclette-Revue n° 300.

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